Féminisme, LGBT (beaucoup) et autres (parfois)

samedi 5 mars 2011

Du viol comme "arme de guerre"

Premier article sur ce blog sur un sujet des plus graves : le viol, et notamment son utilisation dans le cadre de conflits, civils ou militaires.
Un article publié cette semaine sur Rue 89 aborde la question en Côte D'Ivoire, pays actuellement déchiré entre deux camps qui, l'un comme l'autre, tentent d'intimider et d'asservir la partie adverse en violant systématiquement tout individu de sexe féminin âgé de 5 à 70 ans. Oui oui, vous avez bien lu, de 5 à 70 ans. 

Pourquoi cette pratique est-elle inévitable en temps de guerre (s'il est question de la Côte D'Ivoire en ce moment, c'est une donnée valable dans tous les pays et à toutes les époques)  ? En dehors de l'aspect éventuel "j'ai une arme et c'est la guerre, donc je peux en profiter pour assouvir comme je veux mes pulsions en toute impunité", j'y vois le fait que, plus que l'honneur des femmes (dont on n'a que faire), c'est l'honneur des hommes qui est en jeu. C'est dire au camp adverse "je suis plus puissant que toi, je fais main basse sur ce qui t'appartient de fait, ta femme / fille / mère / soeur". Et si la victime tombe enceinte, ce sera du fruit de l'ennemi, qui se multipliera par ce biais, et sera donc numériquement et psychologiquement plus fort.  
Qui plus est, la victime - et donc le déshonneur qui va avec - est généralement rejetée par sa famille et/ou sa communauté, ce qui là encore, affaiblit ladite communauté, en tout cas en terme de nombre. 

Le procès en ce moment en France d'une bande d'ordures qui a violé en réunion une jeune fille dans un RER  aborde une question que l'on peut relier à ce qui se passe lors d'un conflit : l'effet de groupe. Car, avance un avocat, les coupables présumés n'auraient jamais fait ça s'ils avaient été tout seuls. Que le groupe rende plus con, suffit d'aller à un match de foot pour s'en apercevoir, et je crois sans peine que le facteur "qui est le plus viril / a le plus de testostérone / la plus grosse bite / pas peur de se mesurer aux autres" se rajoute à leur bêtise et à leur violence, voire en est le déclencheur dans un certain nombre de cas.

A Haïti, où il n'est question ni de guerre, ni forcément de jeunes décérébrés en manque, le nombre de viols à grimpé en flèche depuis le séisme. Les camps de réfugiés offrent aux prédateurs une concentration de femmes faibles et désespérées, ayant pour certaines d'entre elles perdu leur mari / frère / fils, et la nourriture rationnée s'échange parfois contre des faveurs sexuelles. Comme si le chaos donnait l'autorisation et/ou enlevait tout interdit à des personnes qui, en temps normal, n'auraient jamais fait ça. Et à chaque fois, c'est le plus faible qui souffre. Et les plus faibles, partout, tout le temps, ce sont forcément les femmes.  

Néanmoins, appréhender le viol sous l'angle de conflits armés, d'effets de groupe et de situation exceptionnelle, c'est ne voir que la partie émergée de l'iceberg. Si le viol n'était pas, en temps normal, une donnée constante, il n'apparaîtrait peut-être pas aussi systématiquement lors d'épisodes aussi particuliers qu'une guerre ou un séisme.
D'après un rapport publié par le Sénat et datant de 2008, on estime en France à 50,000 le nombre de viols par an, dont 90% sur des femmes. Seules 8,000 plaintes sont déposées. SOIT UN VIOL SUR SIX. Comment s'étonner que les violeurs agissent en toute impunité en temps de guerre et autres circonstances particulières (mais non atténuantes) si, dans des circonstances normales, 5 sur 6 ne sont pas inquiétés ? Et je vous parle ici de la France, dont le système judiciaire fonctionne à peu près convenablement.
En ce qui concerne les agressions sexuelles dans leur ensemble, 22% des femmes entre 18 et 24 ans en sont victimes (12 % des femmes entre 18 et 59 ans). Soit chaque année, des centaines de milliers de femmes. Qui, dans 75% des cas, connaissent leur agresseur. Le viol n'est pas le fait de psychopathes minoritaires en proie à des pulsions insoutenables qui chassent leur victime dans un parking mal éclairé en pleine nuit. Non, le viol est le fait d'hommes (rarement de femmes) qui connaissent leur victime et ne voient pas d'inconvénient particulier dans le fait de les violer, parce qu'ils vivent dans une société qui a longtemps légitimé - et continue à le faire, économiquement et socialement - la primauté des hommes sur les femmes.
Oh, je sais qu'en disant cela, je prends le risque d'entendre "tous les hommes ne sont pas des violeurs, loin de là", aussi je prends les devants. Non, tous les hommes ne sont en effet pas des violeurs, et les violeurs parmi les hommes - en période "normale" du moins - sont minoritaires. En revanche, les inégalités et la violence faites aux femmes existent réellement (on commence par quoi ? 30 % de salaires en moins, emplois plus précaires, plafond de verre, non représentation dans les instances politiques, répartition des taches ménagères ?), et le viol en est le prolongement logique. Extrême, mais logique.

Ce qui n'empêche hélas pas l'inénarrable Nadine de Rotschild, de nous dire que c'est la façon dont s'habillent les femmes qui est un appel au viol. Comme si ça ne pouvait pas être de la faute des hommes. Mme de Rotschild, vous pensez que c'est parce que les Ivoiriennes se baladent en string qu'elles se font violer ? Qu'il y a moins de viols en hiver parce que les filles sont plus couvertes ? Que la jeune fille qui a pris le RER était forcément en mini-jupe, ce qui excuserait donc ses 8 agresseurs ? Que le viol n'existait d'ailleurs pas avant le string et les jupes courtes ?


Nadine de Rotschild: 'La mode incite au viol'
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